Vivre dans une réplique : peut-on copier Le Corbusier ?

Si les marques de design se permettent de ressortir en nombre des modèles du milieu du siècle dernier, pourquoi ne serait-ce pas le cas dans le domaine de l’art de bâtir? Suffit-il alors par exemple de mettre la main sur les plans pour reproduire une maison Le Corbusier? Explication.

Des marques de design comme Cassina, de Sede, Molteni, B&B Italia, Vitra, Fritz Hansen ou Gubi rentabilisent les modèles phares du passé, ressortant à la chaîne – fût-ce généralement avec quelques menus ajustements – des classiques du XXe siècle imaginés par de grands noms tels Le Corbusier, Gio Ponti, Tobia Scarpa, Charles & Ray Eames, Alvar Aalto ou Charlotte Perriand. Mais cette pratique existe-t-elle aussi dans le domaine de l’architecture? Concrètement, si vous voulez une copie d’une maison de Le Corbusier, pouvez-vous simplement faire dupliquer une création existante?

Ce n’est pas de notoriété publique, mais il existe, dans un recoin secret des polders, une maison qui ressemble à s’y méprendre à la légendaire Farnsworth House de Mies van der Rohe (1886-1969). Il ne fait aucun doute qu’elle a été inspirée par l’iconique bâtisse transparente sur pilotis et sa terrasse flottante. Son propriétaire ne s’en défend d’ailleurs pas. La fondation Mies van der Rohe n’a pas été impliquée et la copie n’est pas exactement conforme, affichant notamment des dimensions plus modestes que l’original construit en 1951 à Plano, dans l’Illinois, pour être la résidence secondaire du docteur Edith Farnsworth. Proposée aux enchères par Sotheby’s en 2003, cette maison d’habitation parmi les plus célèbres du XXe siècle a rapporté 7,5 millions de dollars. Une somme rondelette pour une boîte en verre qui a explosé son budget dès sa construction (finalement assez médiocre) et qui s’est rapidement avérée très difficile à entretenir.

Farnsworth House, Mies van der Rohe. © getty images

LE VRAI FAUX PAVILLON DE BARCELONE

Plusieurs autres créations de Mies van der Rohe ont été dupliquées ou (re)réalisées après sa mort, fût-ce généralement en collaboration avec la fondation éponyme. Le dernier exemple en date en est le nouveau bâtiment de l’université de l’Indiana, inauguré en mars 2022: l’architecte l’avait dessiné en 1952 mais les plans, présumés perdus pendant plus d’un demi-siècle, n’ont été redécouverts qu’en 2013. La plus célèbre de ces copies reste toutefois le Pavillon allemand de Barcelone, construit en 1929 pour l’exposition universelle, détruit comme prévu l’année suivante… puis reconstruit à l’identique au même endroit dans les années 80 à l’initiative d’architectes catalans. Véritable lieu de pèlerinage pour les touristes amateurs d’architecture, la réplique a suscité autant d’admiration que de critiques. «Un rêve doit-il devenir réalité? Nous avons fait de ce bâtiment un véritable mythe, mais n’a-t-il pas plutôt sa place dans le coffre-fort de nos mémoires?», s’est ainsi interrogé l’architecte Philip Johnson. Cette «copie de réserve» du pavillon allemand a-t-elle vraiment un sens ou l’original est-il irremplaçable? Peut-on extraire une œuvre architecturale de son contexte d’origine? Qu’est-ce qui fait, au fond, le caractère original d’un bâtiment? Ses matériaux, sa forme, sa situation? Les trois à la fois?

L’architecte gantois Paul Robbrecht (1950) possède aussi une certaine expérience des «répliques» de Mies Van der Rohe. En 2013, il a en effet réalisé, dans la ville industrielle allemande de Krefeld, un pavillon dessiné en 1930 pour un club de golf et jamais exécuté – à la demande de Christiane Lange, arrière-petite-fille de l’entrepreneur textile Hermann Lange, qui habitait lui-même une maison de Van der Rohe. En se basant sur les plans originaux conservés au MoMa à New York, notre compatriote a planté sur le site original une réplique de 84 x 87 mètres. Aussi historique qu’elle fût (en particulier pour les fans), cette «maquette en dimensions réelles» a toutefois connu le sort de bien des créations pavillonnaires: elle a été démolie après quelques mois à peine.

Le pavillon allemand de Barcelone, Mies van der Rohe.
Le pavillon allemand de Barcelone, Mies van der Rohe. © belga images

LE CORBUSIER EN BELGIQUE

En 1977, la Fondation Le Corbusier a accepté de collaborer à une copie du Pavillon de l’Esprit Nouveau, destinée non pas au site de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925 à Paris mais à la ville de Bologne. Même si elle n’a plus d’original que le concept, la réplique fait aujourd’hui le bonheur des étudiants et amateurs d’architecture. «C’est à peu près la seule fois où nous avons donné notre aval à une copie architecturale au sens strict», précise Isabelle Godineau de la Fondation à Paris. L’église de Firminy était un cas un peu particulier. Dessiné par Le Corbusier (1887-1965) juste avant sa mort, le projet a été exécuté en 2002 par son collaborateur José Oubrerie, en collaboration avec la Fondation. Nous avons aussi connaissance d’une réplique illégale de la Villa Savoye quelque part en Chine. Elle a été construite sans l’accord ou la collaboration de la Fondation Le Corbusier, qui gère les droits sur son œuvre… mais il n’est pas simple d’entamer des poursuites.»

‘Le Corbusier imaginait des «machines à habiter» conçues pour être produites à la chaîne presque comme des voitures.’ – Luc Deleu

«Reproduire une maison de Le Corbusier n’est pas à proprement parler compliqué, puisqu’on peut facilement en retrouver les plans dans ses livres», souligne l’artiste et architecte anversois Luc Deleu, fan inconditionnel de l’éminent concepteur. Lui-même s’est un jour risqué à intégrer la Maison en Série pour Artisans à l’un de ses projets. «Ce formidable concept datant de 1924 n’a jamais été réalisé. Lorsqu’un client m’a confié l’agrandissement de sa maison, je lui ai proposé une réplique de ce concept qui convenait parfaitement à sa parcelle.» Il planche aussi actuellement – en étroite collaboration avec la Fondation, cette fois – sur la restauration de la Maison Guiette (1927) à Anvers, la seule et unique maison belge dessinée par le Français. «Là aussi, le projet pourrait facilement être dupliqué et j’ai du mal à comprendre qu’on n’en trouve pas cent copies aux alentours, explique l’architecte. C’était d’ailleurs un peu le but, puisque Le Corbusier imaginait des «machines à habiter» conçues pour être produites à la chaîne presque comme des voitures. Si on lui avait demandé à l’époque d’en construire vingt autres, il n’aurait certainement pas dit non! Et on ferait bien d’en planter toute une rangée dans le quartier du Nieuw Zuid, cela lui donnerait peut-être un peu plus de cachet.»

Luc Deleu n’hésite pas à se présenter comme l’un des plus grands spécialistes belges de Le Corbusier. «A 20 ans, j’ai eu l’occasion de visiter sa Villa Savoye à Poissy. C’est là que j’ai su que je serais architecte. Ma première rencontre avec son œuvre remonte toutefois à l’Expo 58 à Bruxelles, où il avait dessiné le Pavillon Philips.» Le Belge n’est pas surpris qu’un comité se soit longtemps battu pour sa reconstruction – à l’instigation notamment de Wessel de Jonge, l’architecte néerlandais qui a sauvé de la démolition l’usine Van Nelle (1925-1931) à Rotterdam, aujourd’hui inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. L’architecte Arie van Rangelrooij, président de la Stichting Reconstructie Philips Paviljoen 1958, avait chiffré le coût du projet à 8,5 millions et examiné la possibilité de lui donner une place dans le zoning industriel d’Eindhoven, le berceau de Philips. «Malheureusement, l’idée a finalement été abandonnée en 2018», soupire Wessel de Jonge. Une brochure a toutefois été réalisée pour retracer l’histoire de ce projet avorté .

La Maison Guiette, Le Corbusier.
La Maison Guiette, Le Corbusier. © Avec l’aimable autorisation de la Fondation Le Corbusier

LA MAISON RÊVÉE DE VAN DOESBURG

Victor Veldhuijzen van Zanten, lui, n’est pas encore prêt à faire une croix sur le rêve qu’il caresse depuis vingt-cinq ans, celui de réaliser la Maison d’Artiste (1923) de Theo van Doesburg (1883-1931). Ce n’est toutefois pas encore en 2023, un siècle après sa création, que ce chef-d’œuvre architectural sera enfin concrétisé. «Les chances de réussite évoluent en montagnes russes, explique le Rotterdamois. La Maison Schröder construite à Utrecht par Gerrit Rietveld en 1924 s’inspire clairement du concept de la Maison d’Artiste, qui est beaucoup moins connue parce qu’elle n’a jamais été réalisée. Il en subsiste toutefois plusieurs plans et dessins, ainsi que quelques photos en noir et blanc d’une maquette aujourd’hui perdue. Cela suffirait pour la construire!» Van Doesburg a imaginé sa Maison d’Artiste en collaboration avec Cornelis van Eesteren, grand-oncle de Victor Veldhuijzen Van Zanten. L’idée de la réaliser ayant séduit aussi bien son cocréateur que Wies van Moorsel, dernier héritier de Theo van Doesburg, Van Zanten a créé en 2004 une fondation ayant pour objet la construction du bâtiment en taille réelle. «Nous avons pu recueillir la signature de plus d’une centaine de grands architectes qui soutiennent le projet, dont Norman Foster et feu Richard Rogers – malheureusement, ma liste comporte de plus en plus de noms suivis d’une croix. Nous avons aussi constitué une équipe d’architectes susceptibles d’assurer la construction, dont Wessel de Jonge, Hubert-Jan Henket et moi-même.» Renseignements pris, cette bâtisse moderniste d’une vingtaine de mètres de hauteur est techniquement réalisable. Le coût du projet avait été évalué à 5 millions d’euros il y a une quinzaine d’années, mais ce chiffre ne correspond évidemment plus à la réalité actuelle et, après vingt-cinq ans, il n’y a malheureusement toujours ni mécène ni situation en vue. Son instigateur verrait bien la Maison d’Artiste au Museumpark de Rotterdam, à côté de la Maison Sonneveld et de l’institut d’architecture – ou pourquoi pas à Utrecht, à côté de la Maison Schröder de Rietveld. «Alors que l’Allemagne compte pas moins de trois musées dédiés au Bauhaus, les Pays-Bas n’en ont même pas un pour De Stijl. La Maison d’Artiste serait un cadre idéal, non?»

Maison d’Artiste, Theo van Doesburg.
Maison d’Artiste, Theo van Doesburg. © StichtingMaisondAriste

DE STIJL, VERSION BAR GAY

En réalité, Rotterdam a déjà une parfaite illustration du mouvement artistique néerlandais avec le Café De Unie, créé en 1925 et bien reconnaissable à sa façade rouge-bleu-jaune digne d’un Mondrian… n’était que la bâtisse qui se dresse aujourd’hui le long du Coolsingel est en réalité une réplique datant de 1986, l’original (qui se trouvait un peu plus loin sur la Calandplein) ayant été détruit dans les bombardements de mai 1940. Ce dernier était du reste prévu pour être une construction provisoire, l’autorisation accordée à son architecte J.J.P. Oud (1890-1963) en 1925 stipulant qu’il devrait être démoli après dix ans. Il a finalement survécu jusqu’à la Seconde Guerre mondiale avant de se réincarner en bar gay dans les années 80. Quant à savoir ce qu’en aurait pensé son père spirituel, l’histoire ne le dit pas!

Madonna aussi rêvait d’une réincarnation architecturale, celle de la maison que Frank Lloyd Wright (1867-1959) avait dessinée dans le Connecticut pour Marilyn Monroe juste avant sa mort – un concept organique unique et élégamment intégré à son environnement, mais finalement rejeté par la star qui le jugeait trop vaste et trop coûteux. Après en avoir découvert les plans plusieurs décennies plus tard, Madonna a demandé à la FLW Foundation l’autorisation de les réaliser, mais elle aussi s’est heurtée à un refus. «Et c’est logique, estime notre compatriote Michael Arts, entrepreneur dans le secteur de la mode et passionné par l’œuvre de l’architecte. Réaliser un projet de Frank Lloyd Wright dans un cadre autre que celui initialement prévu n’a aucun sens. Il était passé maître dans l’art de fondre l’architecture dans la nature environnante et ses projets sont si étroitement liés à leur cadre qu’il serait impensable de les déraciner. Vous imaginez la Maison sur la Cascade sans sa chute d’eau?» Michael Arts lui-même vit à Kapellen dans une villa qu’il présente comme «un hommage à Frank Lloyd Wright»: «Je n’ai jamais contacté la fondation pour demander la permission de réaliser l’un de ses 660 projets jamais concrétisés: j’ai préféré m’inspirer de son style pour imaginer un bâtiment adapté au paysage.»

‘Les projets de Frank Lloyd Wright sont si étroitement liés à leur cadre qu’il serait impensable de les déraciner.’ – Michael Arts

UN MARIAGE CHEZ MACKINTOSH

Frank Lloyd Wright lui-même s’est beaucoup inspiré de l’Ecossais Charles Rennie Mackintosh (1868-1928), un architecte révolutionnaire dont un certain nombre de projets ont été réalisés à titre posthume sur la base des plans dessinés de son vivant. Le plus remarquable est sans aucun doute la House for an Art Lover, un manoir imaginé en 1901 avec son épouse pour le concours d’un magazine de décoration allemand. Introduit trop tard, son projet a malheureusement été disqualifié, mais le dossier a tout de même retenu l’attention du jury. En 1989, l’architecte Graham Roxburgh a ressorti les quatorze dessins préparatoires, dont les – nombreux – détails manquants ont été complétés par une équipe d’experts dans l’esprit du maître. Mackintosh n’a jamais spécifié où sa création devait être construite et c’est finalement Graham Roxburgh qui a déniché le cadre idéal dans le parc Bellahouston de Glasgow. Depuis 1996, la House for an Art Lover y fait office de centre culturel et de lieu d’exposition… mais c’est aussi un lieu de mariage très apprécié des amateurs d’architecture.

House for an Art Lover, Charles Rennie Mackintosh.
House for an Art Lover, Charles Rennie Mackintosh. © Avec l’aimable autorisation de la House for an Art Lover Glasgow

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